Comment définir la psychomotricité une bonne fois pour toutes ?
On a un sérieux problème, nous les psychomotriciens et les psychomotriciennes : une incapacité chronique à définir clairement notre profession. Que cela soit à destination du tout-venant, de manière vulgarisée d'une part (mais là n'est finalement pas tant le problème), et d'autre part entre nous, au sein même de la profession! Et c'est là que le bas blesse.
Parce que si nous ne trouvons pas de consensus sur une définition commune entre professionnels de la psychomotricité, alors notre profession continuera à peiner dans son parcours de reconnaissance et de compréhension dans l'opinion publique. (Encore plus en Belgique où nous ne sommes pas encore formellement inscrits sur la liste des paramédicaux légiférée par le gouvernement fédéral).
Prenons les crêpes par exemple : il existe autant de recettes différentes que de foyers. Tout de même, c'est admis que nous cuisinons tous des crêpes. C'est parce qu'il y a un consensus sur les ingrédients de base qui font d'une crêpe ... une crêpe. Un mélange de farine, lait, oeuf, le tout cuit à la poêle. Et puis chacun arrange à sa façon et rajoute ses petits ingrédients accessoires. Mais les fondations sont là.
L'historique de l'émergence du métier de psychomotricien(ne), issus de différents courants de pensée et de différentes corps de métiers, est à l'origine d'un certain flou dans les fondements de notre profession. Nous ne sommes pas d'accord sur les ingrédients. Chacun y va de sa recette personnelle ... et ça part dans tous les sens. Les crêpes ne ressemblent plus à des crêpes (avec le risque de carrément cuisiner autre chose).
Et si on se mettait d'accord une bonne fois pour toutes ?
- Des concepts flous pour définir la psychomotricité
- Et si on se mettait d'accord sur les ingrédients pour définir la psychomotricité ?
- Un paradigme pour définir la psychomotricité
- Définir la psychomotricité à partir des fonctions psychomotrices
- Mais quelles sont les fonctions psychomotrices ?
- Les troubles psychomoteurs
- Des propositions concrètes pour définir la psychomotricité
Des concepts flous pour définir la psychomotricité
Si on demande à des étudiants en psychomotricité de définir leur futur métier, on obtient une multitude de réponses :
- « On ne sait pas ... Chaque prof donne une définition différente ! »
- « C’est une approche globale / holistique du corps. »
- « Ce sont les liens entre le corps et l'esprit. »
- « C’est un peu entre la kiné, la psycho et l’ergo... »
Et si tu t’aventures à poser la même question à des médecins ou à d'autres paramédicaux, les réponses ne sont pas plus claires :
- « C’est un métier assez flou. »
- « Ce n’est pas remboursé. »
- « Cela s'adresse aux enfants avec des problèmes relationnels. » Confère la psychomotricité relationnelle, très présente en Belgique et ailleurs.
Nous-mêmes, les psychomotricien(ne)s sommes bien en mal de cibler de manière claire et lisible ce qui fait la spécificité de notre profession. Encore une fois, en fonction des courants de pensée auxquels nous auront été biberonés en formation initiale et/ou continue, les termes seront bien différents :
- « L'engagement tonico-émotionnel du psychomotricien. »
- « L'entité psychosomatique. »
- « Les médiations (psycho)corporelles. »
- « L'équilibre corps / esprit. »
- « Le dialogue tonique. »
- « Les paramètres psychomoteurs / items psychomoteurs / fonctions psychomotrices. »
- « Le développement psychomoteur. »
Et si on se mettait d'accord sur les ingrédients pour définir la psychomotricité ?
L'idée n'est pas de cadenasser une définition qui contraindrait l'individualisation des pratiques psychomotrices que l'on sait plurielles. Mais plutôt, comme pour les crêpes, de se mettre d'accord sur les ingrédients. Trouver un consensus entre professionnels, pour pouvoir ENSUITE vulgariser notre pratique à partir d'une base commune sans partir dans des directions complètement opposées et noyer tout le monde dans des termes ambigus
Plusieurs psychomotriciens se sont récemment exprimés à ce sujet sur les réseaux sociaux. Et voici les ingrédients qui tendent à émerger comme base de travail d'une définition consensuelle de notre discipline :
Un paradigme psychomoteur
Le modèle conceptuel de l'interrelation dynamique entre les 4 piliers que sont la sensorialité, la motricité, l'affectivité et la cognition.
Des fonctions psychomotrices
Telles que définies par l'Organisation Mondiale de la Santé dans sa Classification Internationale du Fonctionnement (CIF).
Un aspect développemental
Les fonctions psychomotrices, par leur déterminant neurologique, ne sont pas encore matures à la naissance. Elles se développent progressivement.
Des troubles psychomoteurs
En tant que perturbations ou d'altérations des fonctions psychomotrices, qui apparaissent dans la symptomatologie de pathologies neurologiques et psychiatriques.
Un paradigme pour définir la psychomotricité
Un paradigme professionnel est une représentation simple conçue pour modéliser une discipline à partir de fondements établis. Chacune des disciplines paramédicales reposent ainsi sur son propre paradigme. Les ergothérapeutes ont leur modèle occupationnel. Les kinés ciblent la rééducation par le mouvement. Les orthophonistes / logopèdes se focalisent sur la communication.
La métaphore du tabouret à 4 pieds est à ce jour la représentation qui fait sans doute le meilleur consensus au sein de la discipline de la psychomotricité. Qu'elle soit exprimée sous forme de tabouret ou d'une intersection de diagrammes, le contenu est le même.
Ce modèle simple est utilisé pour mettre en évidence l'une de nos spécificités professionnelles qui se situerait à la croisée de 4 grands domaines / piliers / dimensions (là aussi les termes utilisés sont variables) interconnectés de l'être humain :
- La sensorialité : ce que nous ressentons.
- La motricité : ce que nous pouvons faire.
- L’affectivité : ce que nous voulons faire.
- Les cognitions : ce que nous savons.
Lorsque l’un de ces piliers est fragilisé, c’est tout le fonctionnement psychomoteur de l'individu qui peut s'en retrouver impacté. Et c’est là que nous intervenons en tant que psychomotricien(ne)s.



Définir la psychomotricité à partir des fonctions psychomotrices
Si il y a bien un concept qui apparaît clairement dans la littérature scientifique internationale, ce sont les fonctions psychomotrices.
Dans la Classification Internationale du Fonctionnement, du Handicap et de la Santé (CIF) éditée par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), les fonctions psychomotrices sont renseignées sous la section b147.
Fonctions organiques > Fonctions mentales > Fonctions mentales spécifiques > Fonctions psychomotrices. Elles y sont définies comme :
« Fonctions mentales spécifiques du contrôle sur les évènements à la fois moteurs et psychologiques au niveau du corps. »
Autrement dit, le siège des fonctions psychomotrices est le cerveau (ce sont des fonctions mentales). Et leur spécificité est de contrôler les évènements à la fois moteurs et psychologiques.
On retrouve donc bien notre paradigme psychomoteur, ici dans une version moins précise, à 2 piliers (motricité / psychologie) plutôt que 4. Mais la base est bien là, dans un texte de référence à l'international, traduit dans de nombreuses langues.


Mais quelles sont les fonctions psychomotrices ?
Nous nous heurtons ici, à nouveau, à une difficulté dans cette trajectoire de définition de nos fondements professionnels La CIF ne nous aide pas pour répondre à cette question. Certes, elle définit les fonctions psychomotrices dans leur ensemble, mais elle n'approfondit pas la nomenclature en précisant ce que recouvrent exactement ces-dites fonctions.
Dans la littérature scientifique, seules deux sources solides proposent une liste des fonctions psychomotrices. Il s'agit d'une part du corpus de recherches scientifiques autour de la construction et de l'étalonnage de la batterie d'évaluation des fonctions neuro-psychomotrices de l'enfant (NP-MOT, Vaivre-Douret, 2015). Et d'autre part du modèle des interactions psychomotrices proposé par Matta-Abizeid, dans sa thèse, et repris plus tard par Alexandrine Saint-Cast, dans sa thèse également.
Ainsi les fonctions psychomotrices telles qu'opérationnalisées par la NP-MOT en représente à ce jour la liste la plus exhaustive :
- Le tonus (membres supérieurs, inférieurs et tronc) ;
- La motricité globale (statique et dynamique) ;
- La latéralité (gestuelle spontanée, usuelle, psychosociale) ;
- Les praxies manuelles ;
- Les gnosies tactiles (digitales) ;
- L'habileté oculo-manuelle ;
- L'orientation spatiale (sur soi, autrui, objets, plan) ;
- Le rythme (tempo auditivo-kinesthésique, auditivo-perceptivo-moteur) ;
- L'attention auditive.
À la naissance, les fonctions psychomotrices ne sont pas matures. Elles se développement progressivement, en lien avec la maturation neurologique de l'enfant et d'autres facteurs intrinsèques et environnementaux (épi-génétiques).
Les troubles psychomoteurs
Les troubles psychomoteurs ne représentent pas une entité nosographique à part entière dans la nomenclature. Ils font partie de la symptomatologie de nombreuses pathologies neurologiques, neurodéveloppementales et psychiatriques.
Ils apparaissent ainsi en tant que perturbations des fonctions psychomotrices à leurs différents niveaux :
- immaturité et dysrégulation tonique ;
- altérations de la motricité globale et/ou de la motricité fine ;
- troubles de l'écriture ;
- troubles de l'automatisation des praxies motrices ;
- troubles de l'orientation spatio-temporelle ;
- perturbations de l'attention et des fonctions exécutives ;
- perturbations du comportement et des interactions sociales ;
- instabilité émotionnelle ;
- altérations des représentations corporelles ;
- ...
Les troubles psychomoteurs mettraient ainsi en péril la dynamique de fonctionnement interconnecté entre les dimensions sensorielles, motrices, affectives et cognitives de l'individu. C'est notre fameux tabouret à 4 pieds qui est déstabilisé, pour reprendre la métaphore propre à notre paradigme professionnel en psychomotricité.
Des propositions concrètes pour définir la psychomotricité
Maintenant que nos ingrédients fondamentaux sont précisés, il n'y a plus qu'à organiser tout ça au sein d'une définition. Voici ma petite proposition :
Le psychomotricien est un professionnel de santé expert des fonctions psychomotrices et de leur développement. Il fonde sa pratique sur l'interrelation dynamique entre la sensorialité, la motricité, l’affectivité et les cognitions. Il intervient sur les troubles psychomoteurs dans un contexte de fonctionnalité.
Bien sûr, cette définition reste concise. On pourrait la préciser en mentionnant nos techniques d’intervention, nos cadres d’exercices et nos publics cibles.
C'est aussi une définition peu accessible pour les non-avertis. À nous, une fois d'accord sur une définition consensuelle commune entre professionnels, de simplifier et d'illustrer notre discours selon le destinataire.
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